Cette tentative correspond à mon expérience actuelle  et à ma quête de sens. C’est à partir de nombreux emprunts effectués auprès de ceux qui ont écrit les textes que j ’ai rencontrés, et de ma pratique professionnelle actuelle, qu’il m’a été possible de construire ma propre manière d’appréhender le champ en Gestalt-thérapie.
Présentement, c’est avec les différents éclairages qui vont suivre, en mouvements et en questionnements quotidiens, que j’accueille ceux qui me sollicitent pour un accompagnement thérapeutique.

 

I - La place du champ dans la théorie gestaltiste

Le point de départ de l’approche gestaltiste de la thérapie consiste à analyser la structure interne de l’expérience. Cette expérience se produit à la frontière contact entre l’organisme et son environnement dans un espace temporalisé que nous nommons : le Champ Organisme/environnement. C’est l’organisme qui est principe organisateur du champ.

Pour faciliter la lecture de la FIGURE suivante, je tiens à préciser la dénomination utilisée pour toutes les composantes concernant la personne représentée par une lettre majuscule. Par exemple pour une personne dénommée  A :

  • La personne est l’organisme = Organisme A
  • Environnement de A = Environnement EA
  • Champ de A = Champ A
  • Frontière contact organisme/environnement de A = Frontière contact A/EA

champ

 

D’ailleurs, l’ouvrage fondateur « Gestalt-thérapie de F.S. PERLS, R.E. HEFFERLINE,  P. GOODMAN » s’ouvre sur : « L’expérience se situe à la frontière entre l’organisme et son environnement, principalement au niveau de l’épiderme et des organes sensoriels et moteurs. L’expérience est la fonction de cette frontière et ce qui est réel à un niveau psychologique, ce sont les configurations " globales " de ce fonctionnement, la réalisation d’un sens, l’achèvement d’une action. »       

Plus loin nous découvrons : « Dans toute recherche biologique, psychologique ou sociologique, il nous faut partir de l’interaction de l’organisme et de son environnement.  … Appelons cette interaction de l’organisme et de l’environnement à l’œuvre dans toute fonction, le "champ organisme/environnement". »

Et pour finir je citerai : « Nous avons vu que, dans toute recherche biologique ou socio-psychologique, le sujet-objet concret est toujours un champ organisme/environnement. Il n’est aucune fonction d’un quelconque animal qui soit définissable autrement que comme fonction de ce champ. »

La place de la notion de champ en Gestalt-thérapie est essentielle car elle est intimement liée à toutes les définitions du contact et du self : « Le système complexe de contacts nécessaires pour l’ajustement dans un champ difficile, nous l’appelons " self ". On peut considérer que " self " se situe à la frontière de l’organisme, mais cette frontière n’est pas elle-même isolée de l’environnement ; elle contacte l’environnement ; elle relève des deux, environnement et organisme. »

L’appréhension personnelle de cette notion de champ par le Gestalt-thérapeute détermine à mon sens essentiellement la nature de son « être thérapeute » et donc de sa pratique.

II - Les cinq principes de la théorie du champ

Avant de poursuivre mon approche personnelle  du champ, il me semble essentiel de rappeler les caractéristiques de la théorie du champ que Malcolm  PARLETT a mis en lumière sous forme de cinq grands principes :

  • Le principe d’organisation
  • Le principe de contemporanéité
  • Le principe de singularité
  • Le principe de processus changeant
  • Le principe de pertinence possible

principes que j’ai résumés et reformulés de la manière suivante :

A - Le principe d’organisation

Le sens est donné par la prise en considération de la totalité des faits co-existants, de la situation dans sa totalité. Tout élément du champ est interdépendant et c’est la situation totale qui en donne le sens. La signification d’un des éléments du champ émerge, quand la situation ou le contexte dans sa totalité prend sens.

B -  Le principe de contemporanéité

Le comportement présent ne s’explique que par la constellation des influences dans le champ présent.
« Le passé psychologique et le futur psychologique sont simultanément, des parties du champ psychologique à un moment donné. La perspective temporelle change continuellement. Selon la théorie du champ, tout type de comportement dépend du champ total, y compris la perspective temporelle du moment, mais il ne dépend pas du champ passé ou futur et des perspectives temporelles qui leur sont liées. »
L’approche phénoménologique de la Gestalt-thérapie prend en considération l’expérience présente, l’ensemble des évènements réels et présents qui se déroulent dans la situation ici-présente.

C -  Le principe de singularité

Les généralisations sont suspectes, chaque situation, chaque champ de chaque personne en situation est unique. Cela ne conduit pas à dire qu’il n’y a pas de similitudes, de continuité ou de cohérence, ni même de généralisation possible qui permettent de construire des théories, cela amène à rester vigilant à la spécificité des situations présentes. Les significations sont à construire de façon individualisée dans la complexité des facteurs interdépendants et co-existants de cette expérience ici-présente.

D -  Le principe de processus changeant

Ce principe met l’accent sur le caractère provisoire de l’expérience. Le champ est en continuel changement et le temps en est un facteur essentiel. D’instant en instant nos perceptions de la réalité sont sans cesse recréées.
Nos expériences sont en perpétuelle construction dans un champ où l’équilibre et la stabilité se rétablissent d’instant en instant.

E -  Le principe de pertinence possible

Tout élément du champ est potentiellement significatif, il fait partie de l’organisation totale du champ et ne doit ni être exclu, ni considéré comme non pertinent.
L’important est que l’ouverture que permet Le principe de pertinence possible ne se réduise pas à la prise en considération de seulement quelques parties du champ.
En particulier, nous pouvons mettre l’accent sur certains automatismes devenus "invisibles" ou évidents qui s’avèrent parfois extrêmement  pertinents.

III - Les différentes composantes du champ

Cette approche correspond à la « paire de lunettes » que j’utilise actuellement comme praticien, cette grille de lecture, d’appréhension ne représente aucunement la merveilleuse richesse de la complexité du champ, que j’imagine : univers ouvert, peuplé d’une constellation d’étoiles.

A -  Organisme/Environnement

PERLS (F.S.) et GOODMAN (P.) définissent le champ comme "organisme/environnement" et le self désigne alors les mouvements internes du champ, mouvements d’intégration et de différenciation, d’unification et d’individuation.

"Le self est contact" implique une notion de temporalité et nous pouvons donc envisager, comme J.M. Robine13 le suggère, de pouvoir regarder le contact sous forme de séquences où le self peut être "localisé" dans une dominante organisme, environnement, ou organisme/environnement.

Pour le pré-contact, le self est localisé dans une dominante organisme : l’émergence a lieu au niveau de l’organisme, mais elle peut advenir suite à une sollicitation de l’environnement.
Dans la mise en contact, le self serait plutôt localisé dans une dominante environnement : les ressources d’objets susceptibles d’être contactés sont dans l’environnement, cependant le développement du self est supporté par l’organisme (désir qui oriente et son contexte).
Dans la phase de contact final, le self apparaît localisé dans une dominante organisme/environnement : l’objet choisi est rencontré et une unité figure/fond, soi/autrui, organisme/environnement constitue l’expérience du moment.
Pour finir, après la phase de contact final, le self est à nouveau localisé dans une dominante organisme : c’est le retrait et l’assimilation de l’expérience qui sont à l’œuvre.

B -  Les composantes environnementales, contextuelles et d’arrière-plan

Il m’apparaît important de distinguer ces différentes composantes, car leur prise en compte dans tout accompagnement thérapeutique est essentielle.

1 ▪  Les composantes environnementales actuelles

Elles correspondent à l’aspect spatial de la rencontre thérapeutique et recouvrent tout ce qui peut exister dans cet entourage environnemental et qui fait partie intégrante du champ. C’est ainsi que nous pouvons illustrer le principe de pertinence possible par des exemples simples où un objet, un bruit, une odeur peuvent s’avérer essentiels dans la construction d’une figure. Comment la configuration du champ est différente lorsque je reçois au cabinet ou dans l’association où j’exerce par ailleurs.

2 ▪  Les composantes contextuelles actuelles

Elles correspondent à l’aspect temporel de l’expérience présente, à l’ensemble des circonstances qui l’entourent. En particulier et pour exemple, cela peut s’illustrer facilement par le moment où se situe cette expérience, cette configuration du champ dans le parcours thérapeutique partagé, dans l’existence personnelle, la vie de couple…

3 ▪  Les composantes d’arrière-plan

Mon expérience actuelle m’amène à penser que l’attention portée à toutes les données d’arrière-plan est de la plus grande importance et je rejoins en cela Selma CIORNAI14 quand elle écrit : « J’avais besoin de comprendre l’arrière-plan historique, social, culturel d’où émergent "les figures" de nos vies, et la façon dont les figures et les fonds s’articulent les uns avec les autres. »

Il est en effet, bien souvent nécessaire de rechercher dans l’arrière-plan la compréhension de la figure qui émerge dans l’expérience ici-présente.

Dans l’arrière-plan, ma pratique m’amène à y définir aujourd’hui quatre types de données qui nécessitent pour moi une attention particulière :

  • Les données historiques personnelles
  • Les données transgénérationnelles
  • Les données sociologiques
  • Les données non-conscientes transmises de manière inexplicable

 

a -  Les données historiques personnelles

Notre histoire personnelle depuis notre conception et son inscription dans un contexte : famille d’origine, filiation, éducation, religion, culture.
« Les croyances qui en découlent avec leurs interdits, le système de valeurs et les règles de vie. La conception que nous avons des thèmes fondamentaux de l’existence : L’homme, la femme, le corps, la sexualité, le temps, la maladie, la mort, la spiritualité… »
« " En quoi croyez-vous ? " Le travail sur les valeurs et croyances les plus profondes, sur notre mythologie personnelle, s’est révélé une voie extrêmement fertile. »16

b -  Les données transgénérationnelles

Les données transmises à notre insu par nos aïeux : les loyautés familiales, les réalisations automatiques de prédiction…
Ces données me sont apparues d’une extrême importance, en particulier lors d’accompagnement de personnes originaires des Antilles (la place de l’esclavage dans les modalités d’ajustement à l’autorité) ou des petits enfants de déportés (cauchemars représentant des scènes de camp de déportation).

c -  Les données sociologiques

Le contexte historique et environnemental du patient et de ses groupes d’appartenance : les données sociales, ethniques, culturelles, cultuelles…  La prise en compte de ces données s’avère particulièrement importante dans toutes les problématiques liées à la honte intériorisée.

d -  Les données non-conscientes transmises de manière inexplicable

A ce niveau, il m’apparaît important de pouvoir accueillir ce qui émerge de non-explicable dans le champ de l’expérience en cours et dont je suis régulièrement témoin : les coïncidences, les synchronicités… , ce qui m’apparaît comme bizarre, surprenant, déconcertant parfois.

Et je partage ce qu’écrit Sylvie SCHOCH de NEUFORN :

« On peut alors penser que la reconnaissance de ces phénomènes comme composantes de notre pratique thérapeutique, avec bien sûr leur caractère aléatoire et non contrôlable, peut favoriser les conditions d’apparition de phénomènes non perceptibles autrement ; en effet, on n’identifie que ce dont on connaît l’existence et la connaissance n’est que re-cognition. Ce serait en quelque sorte changer de lentilles ou développer nos capacités d’accommodation à un champ plus profond, ou comprenant d’autres dimensions.  … Ce qui veut dire permettre une réorganisation du champ thérapeutique plus vaste ou plus profonde, au service d’un processus rendant possible plus de nouveauté, donc plus de croissance et d’ajustement créateur. »

C - Les composantes spatio-temporelles du champ

En référence aux conceptions de Gilles Delisle18, il est souvent judicieux de se référer à une des composantes de son approche particulière du champ :

 

Ici

Ailleurs

Maintenant

Champ 1

 Champ 2

Pas maintenant

Champ 3

Champ 4

Ce simple schéma est un repère important pour éclairer comment se configure le champ dans l’expérience en cours.